Le Monde: (31 Octobre 2013)

Par Bruno Philip (Bangkok, correspondant en Asie du Sud-Est)

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Sombath Somphone a disparu depuis le 15 décembre 2012. | Gilles Sabrie (International Herald Tribune)

C’est une petite guérite en planches de bois, verte et blanche, au coin d’une grand-rue de l’est de Vientiane, à la périphérie d’un quartier diplomatique de la capitale du Laos. Des policiers y surveillent la circulation. C’est ici, presque en face de l’ambassade de l’Inde, que Sombath Somphone, 62 ans, a disparu il y aura bientôt un an : depuis, plus personne n’a revu cette figure de la société civile, promoteur du développement rural et défenseur des droits des paysans.

C’est le soir du 15 décembre 2012. Sombath Somphone, qui suit la voiture de son épouse dans sa Jeep, est arrêté par un agent de la circulation pour un contrôle d’identité. Le policier lui parle à travers la portière. Puis Sombath Somphone descend et se dirige vers la guérite. Un peu plus tard arrive un homme à moto. Il monte dans la Jeep, prend le volant et démarre. Un pick-up de couleur blanche se gare au bord de la route, feux de détresse allumés, et prend à son bord deux hommes, dont Sombath Somphone. On ne le reverra plus.

SOUS LES YEUX DE LA POLICE À L’HEURE DE POINTE

Ce sont les images de caméras de surveillance que sa famille a pu visionner – disponibles sur le site Sombath.org – qui ont permis de reconstituer ce scénario. Depuis lors, Sombath Somphone semble s’être évaporé sans que l’enquête policière que les autorités laotiennes soutiennent avoir diligentée ait donné le moindre résultat. Une seule chose est avérée : cette disparition a toutes les allures d’un enlèvement perpétré sous les yeux de la police à l’heure de pointe. « Je n’ai aucune idée de l’identité de ceux qui seraient responsables de son enlèvement ni des raisons qui l’auraient motivé. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la police me dit qu’elle ignore qui l’a kidnappé », explique au téléphone Ng Shui Meng, sa femme singapourienne.

La version officielle, rabâchée inlassablement par les responsables et reproduite dans les médias d’Etat – les seuls autorisés en République démocratique et populaire lao –, est que Sombath Somphone aurait pu être la victime d’un « règlement de comptes personnel ». Sans compter le fait, a ajouté le directeur adjoint de la police, Phengsavanh Thipphavongxay, que rien ne permet de « vérifier », sur les images des caméras de surveillance, que l’homme grimpant dans le pick-up soit bien Sombath Somphone… Il ne fait pourtant guère de doute pour ses proches que c’est bien lui qui est monté, apparemment de son plein gré, dans la voiture blanche.

Beaucoup de ses amis et de membres d’ONG appartenant à la communauté étrangère de Vientiane y voient la main d’une « police parallèle » ou d’éléments plus ou moins contrôlés d’un régime dont les idées en matière de développement sont à l’opposé de celles de Sombath Somphone : obsession de la croissance d’un côté, défense du développement « durable » et « harmonieux », de l’autre. « Sombath estimait que le peuple laotien n’est pas préparé à l’assaut brutal de la mondialisation », explique l’un de ses amis. Personne ne peut pourtant apporter la preuve de l’implication du gouvernement dans l’enlèvement. Et sa disparition, qui continue à alimenter d’interminables conversations dans le milieu des ONG, a laissé s’installer dans Vientiane un climat de méfiance, voire de peur, chez tous ceux qui forment l’embryon d’une société civile dans ce pays sans droit démocratique.

INTERVENTION DIRECTE DES ETATS-UNIS

« Si l’une des raisons de son enlèvement c’était d’envoyer un message aux ONG pour qu’elles ne franchissent aucune “ligne rouge” sur des questions sociales qui pourraient avoir des implications politiques, l’opération est une réussite », ironise un membre d’une ONG. Qui, comme toutes les personnes interrogées, demandera que ni son nom ni celui de son organisation ne soient mentionnés. Une requête qui donne un aperçu de l’ambiance dans Vientiane près d’un an après l’« évaporation » de Sombath Somphone……

L’affaire a fait grand bruit. Car si Sombath Somphone n’était pas connu dans tout le pays, au-delà de la réputation qu’il s’était forgé grâce à son Centre d’entraînement au développement participatif (PADETC) qui aide les fermiers en mettant l’accent sur la formation et l’éducation des jeunes et des paysans, il était une figure reconnue au niveau international. En 2005, cet ancien étudiant en sciences de l’éducation et en agronomie de l’université d’Hawaï avait reçu le prix Ramon-Magsaysay, l’équivalent asiatique du Nobel, en récompense de son travail en milieu rural.

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Le Laotien Sombath Somphone (à gauche) lors d’une remise de prix à Manille en 2005. | REUTERS/© Reuters Photographer / Reuters

Non seulement son enlèvement a soulevé l’indignation de nombre de chancelleries qui, à l’exception de la Chine, se sont toutes déclarées « préoccupées », mais il a provoqué une intervention directe, le 24 mars, du secrétaire d’Etat américain, John Kerry : « Les Etats-Unis partagent les sérieuses inquiétudes de la communauté internationale à propos du sort de M. Sombath Somphone. Nous demandons au gouvernement laotien de faire tout ce qui est en son pouvoir pour faire toute la lumière sans tarder sur sa disparition. » Dernière réaction en date : lundi 28 octobre, en visite à Vientiane, le président d’une délégation du Parlement européen pour l’Asie du Sud-Est, Werner Langen, a regretté n’avoir « reçu aucune réponse satisfaisante » aux questions posées aux autorités laotiennes à propos de la disparition de Sombath Somphone.

« Il semble difficile de croire que la décision de son enlèvement ait pu être prise à très haut niveau vu l’amateurisme dont ont fait preuve ceux qui l’ont emmené », estime de son côté un diplomate. Comme on l’a vu, les faits se sont déroulés sous les objectifs des caméras installées dans Vientiane sous prétexte de « contrôle social » dans cette société placée sous surveillance des organes du parti unique, le Parti révolutionnaire populaire lao (PRPL). Pour aggraver leur cas, les kidnappeurs n’ont pas imaginé que, le lendemain, la famille de Sombath Somphone déclarerait sa disparition à la police qui, sans broncher, a montré à sa soeur et à son épouse les images décrites plus haut… Depuis, ces vidéos un peu floues, enregistrées par sa famille sur un téléphone portable, restent jalousement conservées par la police qui refuse de montrer les originaux. « Les autorités laotiennes ont refusé toute proposition d’assistance technique étrangère pour déchiffrer les images », relève le même diplomate.

Certains éléments contextuels pourraient expliquer la volonté de mise à l’écart de Sombath Somphone : début novembre 2012 s’était tenu à Vientiane le Sommet Asie-Europe (ASEM), qui réunit une fois tous les deux ans les pays européens et asiatiques dans une capitale des deux continents. Traditionnellement, l’ASEM est précédé d’un forum des peuples Asie-Europe, réunissant des ONG et des porte-parole de sociétés civiles internationales. Coprésident du comité organisateur, Sombath Somphone avait présidé à la rédaction d’un rapport, « Visions laotiennes », synthèse d’une consultation des communautés villageoises. Durant le forum, certains paysans s’étaient plaint des confiscations croissantes de terres au profit d’entreprises vietnamiennes ou chinoises pratiquant la culture de l’hévéa ou engagées dans des exploitations minières.

UNE ÉVOLUTION À LA CHINOISE

Dans son rapport, Sombath Somphone avait notamment remarqué que, depuis quarante ans, son pays avait tour à tour expérimenté un système de style soviétique – après la prise de pouvoir en 1975 de la guérilla communiste – puis un autre de type capitaliste, à partir de la deuxième moitié des années 1980. « Ces deux types de modèle ont connu un certain succès, mais ils ont aussi échoué à satisfaire les attentes d’une majorité de la population laotienne, surtout en termes d’amélioration du bien-être des gens et des conditions de vie des Laotiens des zones rurales, qui forment la majorité de la population. » Un jugement qui, sans constituer une attaque radicale contre le régime, a pu déranger certains cercles du pouvoir. Ng Shui Meng ne peut croire que la disparition de son mari soit liée à ces propos. Elle récuse d’ailleurs le fait qu’il ait été un « activiste » ou un « militant ». « Il a souvent travaillé en bonne intelligence avec des gens du gouvernement. Certains d’entre eux m’ont même fait parvenir des témoignages de leur sympathie »…

L’enlèvement de Sombath Somphone pourrait illustrer, pour certains, l’évolution d’un régime où l’émergence d’entrepreneurs liés au parti se conjugue avec l’attribution de licences d’exploitation obtenues grâce aux parrainages des « grandes familles » issues des anciens cercles « révolutionnaires ». Une évolution à la chinoise combinant strict contrôle politique, économie de marché… et corruption. Non sans un certain succès : taux de croissance de 8,3 % en 2012, un PIB par tête et par an de 1 200 dollars contre 300 il y a dix ans. Le Laos est ainsi sorti de la classe des pays pauvres pour entrer dans celle des pays à « revenu intermédiaire de la tranche inférieure ». Mais à qui profite ce développement ? « La croissance, la croissance ! Les gens du gouvernement n’ont que ce mot-là à la bouche. Mais qu’est-ce que cela veut dire au moment où les inégalités sont de plus en plus criantes entre enrichis du système et paysans ? », s’insurge un résident étranger de Vientiane.

A la suite du sommet de l’ASEM – et des « sorties » malencontreuses de paysans révoltés par les injustices –, une certaine reprise en main a vu le jour. Les déclarations du ministre de la défense, le lieutenant-général Duangchay Phichit, ont ainsi résonné comme une mise en garde pour la société civile. Il faut se prémunir contre les « ennemis de l’Etat » engagés dans des « activités déstabilisantes » au nom d’une « stratégie de changement pacifique », a tonné le général, cité en janvier dans le très officiel Vientiane Times, quotidien anglophone…. « Le Laos présente le visage d’un pays radieux, heureux, un havre pour touristes en mal d’exotisme tropical. Mais en profondeur, tout est bien différent, tout est beaucoup plus dur à vivre », juge un intellectuel laotien de Vientiane.